SIMONE ET MARCEL
Silicone et étui
Peau de couple.
Enveloppe d'un destin.
Vie prête à porter.
JUIN 1940
 
Simone :
« J’ai 27 ans, je suis comptable chez Renault et je suis enceinte. Marcel, mon mari, mécanicien d’aviation jusqu’en 1937 avait créé depuis peu un atelier de mécanique automobile au 39 puis au 47 avenue Edouard Vaillant. Lors de la mobilisation il est envoyé à Marignane comme mécanicien d’aviation, en mission d’observation dans le sud de la France.
 
Le 14 juin 1940, je suis sur le point d’accoucher lorsque les Allemands font leur entrée dans Paris. Sans nouvelles de mon mari, nous décidons avec mes parents de rejoindre Nevers où nous avons de la famille. Mon père part à vélo tandis que ma mère, ma jeune sœur et moi-même partons en voiture. J’ai réussi à convaincre un client de nous conduire dans la Nièvre en échange de l’effacement de sa facture de réparation. Réticent devant mon état, il demande que je lui fournisse de l’essence. Il consent enfin à nous emmener malgré les embouteillages créés par la panique à l’annonce de l’arrivée de l’armée allemande.
 
A trente kilomètres de Paris, les premières douleurs me saisissent et nous sommes obligés de nous arrêter. Ma mère et « mon » chauffeur m’allongent sur le bas côté de la route, celui-ci sans états d’âme remonte dans sa voiture, nous laissant là toutes les trois.
 
Avec le secours de quelques égarés comme nous, je suis emmenée dans un lieu susceptible de m’aider dans l’épreuve qui m’attend. Il s’agit d’un établissement psychiatrique mais au moins il y aura du personnel médical.
 
Ils ne sont cependant pas équipés ni formés pour des accouchements, mais on me transporte au sous-sol où je pourrais m’allonger. Le temps passe dans le vacarme et les hurlements, je ne sais pas si c’est moi ou les patients qui hurlent le plus fort. Un infirmier vient me prévenir que je dois me taire car des soldats ont fait irruption et font sortir les patients et le médecin dans la cour. J’ai des contractions, je ne sais pas ce qui m’arrive et la panique me gagne, je pense que ma dernière est venue et que je vais mourir ! Mais l’infirmier et ma mère eux, ne paniquent pas et m’assistent. Enfin, épuisée par plusieurs heures de travail je mets au monde mon premier enfant, un garçon qui semble en pleine forme, en revanche je dois être recousue avec les moyens du bord sur lesquels je ne m’étendrais pas. Lorsque je me sens un peu mieux, ma mère me présente un petit miroir sans dire un mot. Mes cheveux ont blanchi  et en une journée je suis passée du noir corbeau au gris souris !
 
Ensuite c’est le calme absolu, le lieu semble déserté et nous sombrons tous épuisés. Le lendemain matin, l’infirmier me confirme que nous ne sommes plus que tous les quatre ; mais je ne supporterai pas un retour précipité à Boulogne. Avec la complicité de l’infirmier, je suis transportée et hébergée chez une infirmière qui pourra assurer les suites de couche et les premiers soins au bébé.
Ma mère et ma sœur décident de remonter sur Boulogne pour être là lorsque Marcel reviendra, car il reviendra bientôt puisque l’armistice est signée. »
 
Marcel :
« Le 16 juin 1940, rentrant à ma base de Marignane d’une mission aérienne et dans l’ignorance des événements, j’ai du mal à croire que nous avons perdu la guerre. Je dois me rendre et je suis fais prisonnier. Mais je veux retrouver mon épouse, sachant qu’elle était à terme. Après une première tentative d’évasion ratée, le 22 juin, bien que blessé, je réussis à m’évader et remonte sur Boulogne-Billancourt. Le 6 juillet, je retrouve ma belle-mère qui m’apprend que j’ai un fils, que ma femme va bien mais qu’il faut aller les chercher. 
 
 
Après bien des difficultés dues au peu de renseignements pour retrouver ma femme et mon fils, nous remontons enfin tous les trois à Boulogne. Je reprends mon activité de mécanicien automobile dans un minuscule atelier avec d’autres artisans au 39 avenue Edouard Vaillant. En Septembre 1941, j’ai été contacté par des agents du L.I.S, pour des missions de renseignements et notamment de repérage d’avions quadri-moteurs italiens sur le terrain de Pontoise.
 
Premier clandestin accueilli chez moi d’octobre 1941 à juillet 1942, Léon Taffin, un évadé du Stalag 204.
En mars 1942, je transfère mon atelier de mécanique automobile au 47 de l’avenue Edouard Vaillant où je loue une maison derrière une très grande cour qui fera mieux l’affaire. J’emploie trois ouvriers qui sont en fait des prisonniers évadés en attente de passage en zone libre.
 
En octobre 1942, j’étais sous les ordres de Rondenay alias Jarry du mouvement Libération Nord. Je me mets moi-même et mon garage à l’entière disposition du groupe.
 
En janvier 1943, je reçois beaucoup de « main-d’œuvre » (des prisonniers évadés, des réfractaires au STO et autres clandestins) pour laquelle je dois trouver du travail, des papiers d’identité et des cartes de ravitaillement avec l’aide de mon épouse.
 
En février 1943, je reçois moi-même une convocation de la Direction des affaires professionnelles et de l’hygiène générale de la préfecture de la Seine. Je dois me présenter dans le cadre du STO à la section allemande de recrutement qui occupe le 216 boulevard Jean-Jaurès. Je n’y réponds pas et pars me faire oublier deux semaines en Corrèze.
 
Au cours de l’année, j’ai reçu en même temps des armes (stein, grenades, colts que je cache dans la cave), et beaucoup de jeunes recrues (environ 350 qui viennent tous les jours à tour de rôle) que je devais tester et former aux armes. 
 
Simone est entièrement à mes côtés. Elle a été employée comme comptable chez Renault jusqu’en 1940 mais a été informée par la direction du personnel que seules les épouses de prisonniers pourraient continuer à travailler dans l’usine. Dommage car l’argent ne coule pas à flot, d’autant plus que mon « personnel » n’est pas toujours très qualifié, et pour cause ! Nos activités clandestines faisant courir un risque à notre fils, nous le confions à sa grand-mère qui partira dans la Nièvre. Cela nous permet aussi de disposer de son appartement pour cacher du monde.
 
En décembre 1943, je suis contacté par le capitaine Henneguier alias Gil du maquis Julien pour entrer dans son réseau et participer à toutes les opérations. »
 
Simone :
« Fin 1943, je reviens d’une visite à mon fils qui était dans la Nièvre chez mes parents. Arrivée gare de Lyon à l’aube, je dors sur un banc en attendant le premier métro. A Boulogne, je trouve Marcel et ses hommes en conciliabule, on a à peine le temps de se parler. Il me demande de leur préparer rapidement à manger car ils doivent tous repartir avec la voiture, armés de mitraillettes.
De mon côté, je sers de liaison entre Paris et Boulogne. »
 
Marcel 
« Début 1944, recruté dans le cadre du réseau Action, mission Lemniscate, j’ai participé à plusieurs opérations, notamment l’enlèvement à Paris de la voiture de radiodiffusion (qui servait à enregistrer et à transmettre des messages de propagande) et des sabotages (destruction de 16 rectifieuses de la centrale électrique dans l’usine Bronzavia à Courbevoie, destruction de 18 rectifieuses à l’usine Malicet et Blin à Aubervilliers, destruction de 8 chars Renault B 1bis et 2, du gigantesque pont roulant et de deux autos-mitrailleuses) ».
 
- Témoignage de Pierre Henneguier (chef du maquis Julien) dans son livre « le soufflet de Forge » 1960
« Marcel avait accepté avec un courage remarquable la dangereuse mission de mettre à la disposition du groupe son garage et son atelier de réparation…. Donc, le garage de l’avenue Edouard-Vaillant est une « affaire » splendide, les voitures peuvent partir et rentrer à n’importe quelle heure de la nuit, la cour immense, parsemée de vieilles carcasses de voitures, constitue un exceptionnel dépôt d’armes et l’équipe des dépanneurs de Marcel rassemble des agents précieux…  »
 
Simone
« En mars 1944, je suis recrutée officiellement par Pierre Henneguier au grade d’agent O dans son réseau. J’héberge selon les besoins des prisonniers évadés et des réfractaires au STO (Henri Cohen, Georges rivière, Georges Joly, André Gezequel, Pierre Hiriat). Il faut trouver du ravitaillement pour tous. Nous recevons parfois des camionnettes avec un peu de nourriture. Je sillonne les rues de Boulogne, les sacoches de mon vélo alourdies par le poids des pommes de terre que je distribue notamment aux familles des réfractaires, appelés au STO, que Marcel fait passer dans le maquis.
 
Le 6 juin 1944, au départ du groupe, je reste sur place. Je dois faire disparaître tout ce qui est compromettant, les faux-papiers et les armes cachés dans les deux caves. Je dois ensuite partir de mon côté. Je prépare mon vélo et remplis mes sacoches du nécessaire pour faire la route et puis je renonce, il faut encore prévenir les retardataires et leur donner la direction du maquis du Morvan !
 
En été 1944, je reçois la visite de gendarmes suite à une dénonciation. Je joue l’innocente, la niaise qui est abandonnée par son mari et qui voudrait bien savoir aussi où il est passé. Ils me suggèrent de ne pas rester seule et de rejoindre ma famille, ils laisseront tomber la plainte pour que la Gestapo ne s’y intéresse pas de plus près. Je comprends qu’ils ne sont pas dupes et les remercie de leur conseil. Je fais passer un message à Laure, alias Ledoux qui est mon contact sur Paris, que la situation devient grave et qu’il faut prévenir Marcel. »
 
Marcel :
« Début juillet 1944, étant en mission, on me fait passer un message de ma femme concernant ceux qui, faisant leur devoir de « bons français », ont signalé les mouvements de va et vient dans le garage. Il faut que je demande la permission à Rondenay (alias Jarry) de régler cette situation. Je pourrais circuler facilement car j’ai des papiers, je remonte donc sur Paris avec Jean II »
 
Simone
« Une opération d’enlèvement est prévue. Du 12 au 22 juillet 1944, j’effectue une liaison permanente avec des agents travaillant à l’usine de réparation des chars, rue de Silly, afin de connaître de façon certaine les mouvements de sortie pour essais (horaires et itinéraires) des autos-mitrailleuses. J’ai fait des recherches et pris les contacts nécessaires pour trouver de l’essence. »
 
 
 
Juillet 1944 : Enlèvement de l’auto-mitrailleuse des usines Renault
 
Pierre Henneguier, chef du maquis Julien, dans son livre  « le soufflet de forge » 1960
« C’est le lendemain de l’opération Bronzavia, en mars 1944, que nous avons fait connaissance…. Les contacts furent pris dans le bistrot Madelmont, en face du garage. Sur l’avenue déserte, passaient rapidement de rares voitures d’ambulances. Au loin, vers le sud-ouest, sous les lueurs des fusées-parachutes, les avions anglais bombardaient Trappes. Quelques appareils tournaient au-dessus de Boulogne, pris dans le faisceau des phares de la DCA et les éclats, percutant les toits, arrivaient en ronflant sur les trottoirs.
Boulogne-Billancourt, c’est le secteur de Renault, un quartier où Marcel Bontemps, le garagiste du groupe, a des contacts sérieux avec les équipes « Libération O.C.M. » et autres…. La mission était de capturer une de ces fameuses autos-mitrailleuses entreposées aux ateliers Renault et à laquelle je tenais tant. Le débarquement a commencé !
 
Après l’échec de deux précédentes tentatives, Marcel et Jean que j’ai envoyés spécialement, captureront l’A.M.
Ce blindé, devenu légendaire dans le Morvan, fera le trajet de Paris à Lormes au milieu des colonnes ennemies, il participera à toutes les bagarres du Maquis Julien, permettant maintes audacieuses opérations. »
 
 
Marcel 
« En juillet 1944. En vue de la mission « auto-mitrailleuse », Simone, mon épouse, entre en liaison avec des agents du réseau travaillant à l’usine de réparation des chars, rue de Silly pour réunir les informations nécessaires à la mise en œuvre de l’opération (mouvements de sortie pour les essais, jours, heures et itinéraires) et recherche des « points-essence » pour le convoyage de l’AM ;
 
D’après les informations de notre contact dans l’usine, il n’y a pas d’AM prête, les ouvriers travaillent lentement, trop lentement à notre gré. Nous décidons de brusquer les choses et d’enlever les ouvriers qui travaillent au montage. Nous les trouvons sur le terrain de rugby de l’ACBB. Nous les emmenons discrètement, avec toutefois une certaine persuasion, à l’écart. Le mécanicien essayeur interrogé en premier est acquis à notre cause, il faut convaincre ensuite l’électricien, qui monte les tourelles et celui des armes. Mais il y a un problème, les pneus sont ordinaires, donc crevables. Je leur donne l’ordre de les changer au cours du montage. Comme l’opération sera minutée, nous convenons déjà de ce qu’ils devront raconter le jour de l’enlèvement de l’AM : une bande armée et cagoulée les ont enlevés avant qu’ils ne comprennent ce qu’il leur arrivait. Nous les laisserons effectivement dans les bois.
 
Arrivés depuis le 11 juillet, nous avons réussi à mettre au point notre plan avec les informations de Simone, nos contacts et le repérage des accès de l’usine. Tout se présente bien. Nous sommes le 14 juillet. En attendant l’exécution du plan d’enlèvement, et bien qu’il soit interdit de manifester le jour de la fête nationale, nous décidons Jean et moi d’aller tout de même saluer le soldat inconnu à l’Etoile. Nous voilà déambulant au milieu des soldats allemands, courant le risque par bravade.
 
Le 22 juillet, mission réussie : l’auto-mitrailleuse sera enlevée par Jean de Redon, Jean II et moi-même et conduite dans le Morvan pendant 300 km à la barbe des troupes allemandes, qui nous saluent au passage, prenant l’AM pour une des leurs.
 
Le 7 août, nous arrivons avec l’AM au camp de Saint-Saulge où la section Julien devient la Compagnie Julien. Le 27 août je suis nommé sous-lieutenant. »
 
 
Pierre Henneguier, alias Julien :
« Une auto-mitrailleuse aux couleurs allemandes arrivait dans le Morvan et, après un accrochage sérieux avec une colonne ennemie à Chalaux, gagnait Sancy. Avec l’appui de cette A-M, je prévoyais des opérations d’une envergure telle que le Maquis, déjà repéré, devait être l’objet de ces fameux combats du 12 au 15 août 1944 qui opposèrent les Maquis Julien et Marlaux, forts de 750 patriotes, à 5000 soldats de la Wehrmacht »
 
 
Simone
« Août 1944 : je suis seule au garage. L’arrivée de soldats français est attendue dans l’avenue Edouard Vaillant. A la porte du garage je vois passer une colonne de soldats sales et épuisés, certains se couchent sur le trottoir. Je les fais entrer, leur donne de quoi manger et les installe dans le garage et la maison pour la nuit. Je leur laisse les lieux et vais dormir dans l’appartement de ma mère pour préserver ma réputation : je suis déjà une femme profitant de l’absence de son mari pour recevoir des visites masculines ; je ne veux pas davantage alimenter les ragots  … 
Le lendemain, après le départ des soldats, je remets la maison en ordre et je vais à Paris me mêler à la foule rassemblée pour applaudir nos soldats, malgré quelques francs-tireurs embusqués. »
 
 
Marcel 
« Du 12 au 15 août, au cours des combats de Sancy, nous parvenons avec l’auto-mitrailleuse à dégager un carrefour occupé par l’ennemi, permettant le repli d’un important détachement et l’évacuation des blessés. 96 soldats allemands seront fait prisonniers et après les avoir défaits de leurs armes, conduits au Château de Saint-Franchy.
 
Le 9 septembre, le bataillon quitte Saint-Fréchy pour occuper Nevers, toujours avec l’AM ; je suis chargé de mission en tant que chef de détachement par l’Etat-Major du commandement militaire de la Nièvre (FFI) et défile lors de la cérémonie officielle aux monuments aux morts de Nevers.
 
En octobre, je suis affecté au 6e bataillon de marche de la Nièvre (combats de Lormes).
 
Au cours de cette période, Simone fera des allers-retours dans le Morvan, participant à la vie du maquis comme agent de liaison et affectée à la recherche du ravitaillement. Cela lui permettra surtout de voir plus souvent notre fils en pension près de Nevers, chez ses grands-parents. »
 
 
Marcel BONTEMPS (1913-1992)
Croix de guerre avec étoile de Bronze, médaille de la résistance, Légion d’honneur
Simone BONTEMPS (1913-2013)
Médaille de la résistance
 
 
Témoignages de Marcel Bontemps et de son épouse Léontine-Simone Bontemps recueillis par Martine Lange-Bontemps.
 



Layout Type

Presets Color

Background Image